Ce qui me choque le plus dans le débat actuel sur l’avortement c’est…

17 mai 2019 No Comment

Ce qui me choque le plus dans le débat actuel sur l’avortement,
C’est qu’on simplifie les choses à l’extrême,    
au point où ça en devient bête.
Et faux.

 

D’un côté les prolife disent qu’il ne s’agit que d’une question de droit du fœtus à la vie.

D’un autre côté les prochoice disent qu’il ne s’agit que du droit de la femme à disposer de son corps.

 

Mais les deux sont faux.

Il s’agit d’un être vivant potentiellement humain qui vit dans le corps d’une femme.

La question du statut de cet être qui vit dans un autre être est quand-même compliquée.

Et la question du statut de cet être à l’intérieur duquel vit un autre être est compliquée aussi.

Qu’on le veuille ou non.
Et c’est légitime de se questionner.

 

Vouloir éviter la question en disant:

« Il s’agit uniquement d’une question de droit des femmes »

est tout aussi extrême que de vouloir éviter la question en disant:

« Il ne s’agit que d’une question de droit du fœtus ».

 

J’ai même vu des gens écrire qu’il ne s’agit là que d’une question sur l’utérus de la femme, et cet utérus lui appartient, donc on n’a pas à légiférer dessus.

Euh….

Oui c’est son utérus, aucun doute là-dessus.

Mais ce n’est pas son utérus qu’elle supprime par un avortement! C’est un être vivant dans cet utérus. Et c’est bien ça qui rend la question compliquée.

 

Alors voilà, ces questions sont complexes, et comme on a la chance de vivre dans des démocraties, on a aussi la chance de voir s’élever des perspectives très diverses au sein de nos démocraties. Il est entièrement légitime qu’une question aussi complexe suscite des réponses différentes.

Et comme on vit à une époque où on aime bien les extrêmes (quitte à penser bêtement), les extrêmes se présentent avec force. Je n’ai pas la vérité, mais je crois que je sais une chose sur la vérité, c’est qu’elle se présente toujours en portant en elle plusieurs perspectives.

La vérité n’est pas extrême, la vérité ne simplifie pas la question pour éviter de creuser la réponse, la vérité n’a peur d’aucune des perspectives car elle les inclut en elle.

 

Donc pour l’instant, on n’a pas la vérité, on est trop habitué aux extrêmes et trop peu habitué à philosopher en profondeur. Mais on a la chance de vivre dans des démocraties, alors on a la chance de voir s’élever librement des perspectives qui nous choquent et nous réveillent. Un jour peut-être ça ne fera pas que nous choquer et nous révolter, mais aussi nous réveiller pour chercher à creuser la vérité.

Dans tous les chocs qui s’expriment sur les réseaux sociaux à propos des récentes lois anti-avortement, il y a quelque chose qui n’est jamais mentionné :
C’est démocratiquement qu’une majorité d’hommes et femmes de Géorgie et d’Alabama ont choisi des gouvernements qui s’opposent à l’avortement. Parce que pour eux il ne s’agit pas de droit des femmes mais de droit des fœtus à la vie. Ça peut nous choquer, mais c’est ça qu’ils pensent. Et si on respecte la démocratie, il faut avoir un minimum de respect pour le fait que dans d’autres régions du monde et d’autres cultures, les gens ont d’autres manières de penser, et d’autres valeurs prioritaires que ce qui nous semble prioritaire.

Il y a plusieurs perspectives et plusieurs approches culturelles sur des sujets aussi compliqués que l’avortement. Oui c’est compliqué, parce que ce n’est pas seulement le corps d’une femme qui est en jeu, mais un autre être qui est dans ce corps… Et ça reste compliqué comme question, le statut de cet autre être… C’est normal qu’il y ait différentes perspectives.

 

Les USA c’est le pays des paradoxes. C’est un pays qui peut nous révolter, ou nous aider à penser, en nous présentant ainsi des perspectives aussi extrêmes.
Dans d’autres états des USA, des philosophes défendent le droit à l’avortement post natal. Si on pousse la logique de l’avortement jusqu’au bout disent-ils, il faut que la mère ait le droit de faire supprimer son bébé à la naissance s’il est handicapé ou si elle ne se sent plus de l’assumer, parce qu’elle en a le droit à 8 et 9 mois de grossesse, et il n’y a pas de différence entre un fœtus de 8 ou 9 mois et un bébé nouveau-né.

Et si on continue cette logique, ce n’est pas non plus très différent à 7, ni à 6 mois en fait. Et ainsi de suite.

Où est la différence alors?
Quand est le moment où on peut dire :
maintenant c’est un bébé, ce n’est plus seulement un fœtus, et il serait illégal et amoral d’avorter?

Il est très légitime de se poser la question:

à partir de quand cela devient un crime de tuer un bébé ou un fœtus?

Pour certains, jamais, même après la naissance. Pour d’autres toujours, dès que le cœur bat ou même avant.
En France, c’est un crime si c’est après 3 mois, mais par contre si le fœtus est handicapé alors il n’y a aucune limite : un jour avant la naissance on peut le supprimer et c’est encore appelé un avortement.
En Angleterre, c’est seulement après 5 mois de grossesse qu’il devient illégal de supprimer le fœtus.
Au Canada, que le fœtus soit malformé ou non n’importe aucunement : la femme a le droit d’avorter jusqu’au dernier jour de sa grossesse. C’est ainsi que la loi est expliquée dans le site officiel du gouvernement : « Ainsi, peu importe l’avancement de sa grossesse, une femme a toujours le choix de faire ce qu’elle croit être le mieux pour elle. »

Ici la question est centrée sur ce qui est mieux pour la femme, le statut du fœtus n’est même pas mentionné. (D’où la demande logique de philosophes libéraux américains : Pourquoi interdire de supprimer l’enfant à la naissance, si on réalise qu’il est handicapé ou si la femme ne se sent plus de l’assumer, puisqu’on avait entièrement le droit de le supprimer le jour précédent et qu’il n’y a eu aucun réel changement en lui?)

Toutes ces perspectives si différentes montrent que c’est un sujet compliqué qui ne se réduit pas uniquement aux droits des femmes et au corps de la femme.

 

En soulevant toutes ces questions, je ne défends aucunement l’idée qu’il faudrait mettre en prison les femmes ayant avorté, ou leur médecin. C’est une question très différente pour moi de se poser la question sur la moralité et la légalité d’un acte, et sur la conséquence appliquée si on enfreint la loi.

Je suis de toutes façons anti-prison. Je pense que ce genre de punition s’oppose totalement à la dignité humaine et aux besoins humains les plus basiques. L’effet ne peut donc qu’être pervers: endurcir les criminels, les rendre moins sensibles et encore moins sains qu’ils ne l’étaient…

 

Ce que je voudrais exposer ici ce n’est donc pas la question de la punition des adultes ayant enfreint la loi, et de la prison (c’est une très vaste question qui demanderait plusieurs articles).

Mais ce que je questionne c’est la simplification extrême des questions liées à l’avortement, et la révolte étrange des femmes dès que ce droit est tant soit peu questionné.

Que la loi questionne le droit à l’avortement me semble légitime, surtout dans des cultures comme celles de la Géorgie et de l’Alabama où certaines valeurs ont un grand poids (valeurs de droit à la vie de chaque être humain dès sa conception, de protection de la famille, du bienfait des valeurs traditionnelles, etc.).

Que la loi criminalise et punisse les personnes qu’elle considère comme criminelles, ça c’est une autre question.