Cycle féminin et partage des tâches

25 avril 2019 No Comment

Ceci est un plateau d’accouchée.
Au Moyen-Âge, c’était le cadeau type qu’une femme recevait à la naissance de son enfant. En effet, elle gardait le lit pendant un mois, ayant pour seule tâche de se lier avec ce nouveau petit être, le nourrir et récupérer de sa grossesse et de son accouchement. Elle était servie au lit par son mari et ses amies. Pendant tout ce mois, c’était le mari qui prenait en charge toutes les tâches ménagères. Ou bien des serviteurs, dans les familles aisées.
Mais généralement c’était le mari, soutenu par des amies qui préparaient quelques repas.

Ce premier mois de la naissance de l’enfant est si précieux, pour la mère et pour l’enfant. Le bébé doit être protégé, c’est son rythme qui prime, il a besoin de toute l’attention possible.

Quel cadeau ce doit être pour une mère, de n’avoir à se soucier de rien d’autre que d’elle-même et de ce petit être qu’elle vient de rencontrer. Pendant un mois ! Dans d’autres cultures, encore aujourd’hui en Chine par exemple, c’est parfois jusqu’à 40 jours que la maman est libérée de toute tâche, grâce à l’entraide familiale et amicale. https://chine.in/guide/zuo-yuezi-repos-postnatal_3864.html On éviterait je crois bien des burnout et des dépressions postpartum en enlevant ainsi toute pression à la mère, qui a tant besoin de repos et tant besoin de vivre pleinement ce mois de séparation si intime et de rencontre si précieuse, après que ce petit être ait quitté son ventre. La séparation n’a pas besoin d’être brutale et de conduire à une dépression, si le bébé passe ainsi de l’utérus aux bras de la mère, en toute paix, pendant un mois. Ça permet aussi à la mère de descendre en elle-même et faire face aux blessures d’enfance qui resurgissent souvent à la naissance d’un bébé. Et dans tout cela, elle est accompagnée par son mari et ses amies qui viennent la servir au lit, respectant la chaleur et la quiétude dont elle a besoin. Quelle belle préparation pour la suite de son rôle de mère… Toute reposée, toute nettoyée de ses émotions négatives, toute liée à son enfant, elle pourra revenir harmonieusement à ses autres tâches, sans être stressée et submergée car elle sera vraiment prête.

On imagine parfois le Moyen-Âge comme une époque hyper-patriarcale et injuste pour les femmes… Mais est-ce qu’on peut se représenter un jeune père faisant absolument tout à la maison pendant le mois de repos de sa femme : s’occuper des autres enfants, faire le ménage et la cuisine, en plus de toutes ses autres tâches habituelles ?
J’ai demandé à mon mari s’il serait prêt à m’offrir ce mois de repos, et il m’a dit « oui bien entendu ». Je suis si chanceuse, je sais qu’il le fera, il me sert déjà entièrement pendant mes règles.

Car parlons des règles maintenant.

Dans les années 30, il était évident pour tous qu’une femme avait un autre rythme qu’un homme, et qu’on ne devrait pas lui demander le même travail que d’habitude quand elle est menstruée. Moi, pendant mes dix années de travail à temps plein, le temps de mes menstruations a été une torture totale. Je me forçais à être forte, à être comme le reste du temps…

Belle du seigneur. Albert Cohen

Mais le premier jour de mes règles est absolument atroce si je me force à m’activer : parfois j’étais au bord de l’évanouissement et je m’effondrais au sol, et à chaque fois c’était une angoisse et une douleur intolérables. Et pourtant, il m’en a fallu du temps, pour être capable de me dire : « tu n’es pas coupable si tu n’arrives pas à être productive pendant le premier jour de tes règles ». Il m’en a fallu du temps pour simplement oser m’asseoir davantage et prendre soin de mes élèves d’une manière plus reposante ce jour-là… C’était pour toute la classe du coup un jour plus tranquille, où je ne donnais pas de cours nouveaux et où je restais assise… un jour tout paisible et un peu plus lent, où les élèves pouvaient rattraper leur travail en retard et prendre le temps de décorer leur cahier, réviser leurs leçons, etc. C’était déjà un immense progrès pour moi, et pour la qualité de mon enseignement (car on n’enseigne pas très bien quand on est dans le forçage contre soi-même, et puis c’est si épuisant qu’ensuite pendant au moins une semaine j’étais moins productive). Oui c’était un immense progrès, mais ça restait une grande violence contre moi-même, chaque mois, de sortir de chez moi, d’affronter le monde, le bruit, le mauvais temps, les tensions entre collègues, les problèmes de comportement des enfants, et de travailler alors que tout mon être criait pour se ressourcer, digérer, visiter ses blessures, accueillir ses émotions négatives, se reposer, accepter cette petite mort que sont les règles pour en ressortir plus vivant et plus serein. Et chaque mois je me forçais, chaque mois j’avais envie de pleurer et j’étais au bord du désespoir, chaque mois je culpabilisais d’être une femme si faible…
D’où vient cette culpabilité affreuse ? De mon éducation volontariste où la femme doit toujours être au meilleur d’elle-même dans une égalité d’humeur parfaite ? De la pression ambiante qui veut que les femmes étant égales aux hommes, elles devraient aussi être exactement pareilles ? et surtout ne jamais faiblir, ne jamais laisser penser que c’est vrai, elles sont le sexe faible et leur place est à la maison ?

Ce genre de féminisme mal compris est pour moi anti-femmes.
Heureusement aujourd’hui, beaucoup de féministes parlent de ce cycle féminin, et de la nécessité de créer une société égalitaire mais aussi équitable, où les femmes sont respectées dans leurs forces et leurs besoins.

À quand un jour de congé menstruel pour les femmes, comme au Japon ?
À quand une pleine conscience qu’une femme peut être féministe, adorer travailler en-dehors de la maison, détester le paternalisme envers les femmes… et que ça ne l’empêche pas d’avoir le droit d’être une femme, incarnée dans un corps de femme, avec un cycle et des besoins féminins ?

Toutes les femmes n’ont pas des menstruations aussi difficiles, et je salue toutes celles qui sont capables de travailler tout aussi bien tous les jours du mois.
C’est en regardant ces femmes que je me suis enfoncée dans une telle culpabilité.
Aujourd’hui je voudrais pouvoir dire à toutes les femmes : Vous avez le droit d’être fatiguées pendant vos menstruations. Vous avez le droit d’avoir envie d’être seule, d’avoir envie de ne rien faire, d’avoir envie de pleurer, d’avoir envie de dire ce qui ne va pas, d’avoir envie de réfléchir, d’avoir envie d’être cajolée… Et dans une société saine, dans un couple sain, vous devriez en avoir la possibilité.
Et à tous les hommes : S’il vous plaît, ne soyez pas aveugles et égoïstes. Le cycle d’une femme, c’est quelque chose. Comme employeur, comme père, comme frère, comme ami, comme compagnon, vous avez un immense rôle à jouer. Vous pouvez grandement contribuer à ce que les menstruations d’une femme soient pour elle un temps de ressourcement et d’approfondissement qui portera des fruits pendant tout le mois… ou un temps de torture physique et morale.

Depuis que je travaille à la maison, je peux vivre mes règles en toute authenticité. Vous n’imaginez pas les fruits que ça a eu pour ma vie. C’est vraiment un temps, s’il est bien vécu, qui peut amener de grandes prises de conscience. Mais pour ça, il ne faut pas se battre contre son besoin légitime de rester au lit, toute seule, tranquille, occupée à rien de matériel, pour que notre corps et notre cœur puissent nous parler.

Demain je vous parlerai du partage des tâches dans notre couple. Comment on essaie d’avoir un partage à la fois juste et équitable, respectant mon cycle et les besoins de chacun. Et combien ça a amené de la paix dans notre couple.