La candeur des enfants

19 octobre 2019 No Comment
Il y eut une époque où on faisait tout pour protéger ce qu’on appelait la candeur des enfants.
On ne leur parlait pas de sujets adultes
(que ce soit la sexualité, la politique ou les problèmes sociaux),
on leur parlait par images (un grand méchant loup plutôt qu’un prédateur sexuel),
et même on évitait qu’ils se regardent dans un miroir
pour qu’ils gardent la liberté et la candeur dans leur image de soi…

Bref, ça allait loin.

Est-ce que c’est complètement démodé?

On parle un peu parfois encore de l’innocence des enfants, mais je n’aime pas tellement ce mot… comme si devenir adulte c’était perdre l’innocence, et comme si les enfants n’étaient qu’innocence… ce concept peut entraîner des attitudes pédagogiques très malsaines, comme quand on se choque que les enfants – hé oui – aient comme les adultes des pulsions parfois pas si innocentes que ça. Je crois que enfants comme adultes, nous avons en nous une part préservée, innocente, infiniment pure, qui peut être plus ou moins étouffée, plus ou moins éveillée, selon les circonstances de la vie mais selon aussi la personnalité et les choix individuels. Bien-sûr il y a un niveau de responsabilité différent sur ces choix individuels, et c’est plutôt à nous les adultes de faire en sorte d’aider les enfants à éveiller cette part de « paradis » en eux, on ne peut pas blâmer les enfants quand ce n’est pas le cas. Mais il faut faire attention à ne pas voir d’un côté les enfants comme des êtres innocents et purs, et de l’autre les adultes comme des êtres ayant perdu l’innocence. C’est comme ça que des éducateurs rentrent dans des colères démesurées quand un enfant n’est pas tout innocent, quand il a fait quelque chose de méchant (oui ça arrive!), quand il agit égoïstement (oui c’est normal!), quand il mord ou frappe ou perturbe l’ambiance du groupe…

Mais je suis retombée récemment sur ce mot de candeur et ça m’a fait quelque chose…

La candeur des enfants…

C’est vrai que chez les enfants il y a quelque chose qu’on aimerait préserver pendant toute leur enfance, et cette chose, on peut l’appeler la candeur oui…

On peut vouloir préserver la candeur des enfants, et ça ne veut pas dire qu’on attend d’eux qu’ils soient innocents et angéliques, qu’ils n’aient ni sexualité infantile ni égoïsme naturel ni moments de rage et de violence.

 

Un enfant qui a perdu cette candeur, c’est un enfant qui…
dans la nature, ricane ou s’éteint au lieu de s’émerveiller…
face à un adulte bienveillant, garde distance et ne veut pas se lier…
avec les autres enfants, ne sait plus jouer joyeusement et simplement…

J’ai eu pendant cinq ans dans un petit village au milieu de la forêt québécoise une petite classe d’enfants que j’ai suivis de leur CP à leur CM2 (1e année à 5e année du Primaire). Ils étaient candides. Ils ne se lassaient pas de regarder la rivière couler sous le pont, de grimper aux arbres, de faire des cabanes, de jouer, de construire des bateaux en écorce, de regarder les animaux… Ils avaient une immense confiance en moi, avec beaucoup d’affection, et ils rentraient dans ce lien de tout leur être… Ils s’enthousiasmaient de tout ce que je leur amenais : écouter une histoire, peindre, chanter, aller marcher ensemble, écrire dans le cahier, faire des mathématiques, tout, ils adoraient tout.

La dernière année, une vieille dame pleine de sagesse, avec des décennies d’expérience en éducation, est venue observer ma classe et elle m’a fait un compliment qui m’a touchée en plein cœur : « Tu as réussi à garder leur enfance ».

Elle m’a raconté que de nos jours (et ce n’était pas le cas dans sa jeunesse), beaucoup d’enfants de 6 ans se comportent comme des pré-adolescents, et beaucoup d’enfants de 10 ans comme des adolescents… Et ça la rend triste. Mais elle disait que dans ma classe, ils étaient restés des enfants, tous, et que ça bouillonnait de joie et de simplicité. Et que c’était devenu infiniment rare. Et que c’était le plus beau cadeau que j’aurais pu leur donner. D’avoir préservé ça dans la classe.

Maintenant j’ai un autre groupe d’enfants. Moins candides. Ou moins ouverts avec moi, qui n’ai pas eu la chance, cette fois-ci, de créer un lieu avec eux dès leur première année du Primaire. Certains rentrent difficilement en lien avec un adulte, ils sont dubitatifs et un peu éteints avant d’oser s’amuser quand on leur propose une activité, ils regardent les adultes et les autres enfants avec davantage de distance, de mélancolie peut-être, de dureté un peu, ils se rejettent parfois les uns les autres…

Je ne suis plus habituée à toutes ces choses-là. Alors je les amène dans la nature, je les fais peindre, chanter, jouer, s’émerveiller devant les histoires et le monde et les apprentissages et la musique, j’essaie, de mon mieux, j’essaie de ne pas me décourager devant leur manque d’enthousiasme, je recueille les petites perles où ils me montrent soudain leur joie et ces petites perles entretiennent mon courage, parce que je travaille fort, je travaille fort et j’espère, j’espère qu’ils retrouveront leur candeur parce que…

Pourquoi?

Pourquoi ce serait si important que les enfants « soient des enfants », qu’ils soient candides?

Pourquoi?

Est-ce que ce n’est pas une idéologie? Pourquoi je projette ça sur eux de vouloir qu’ils soient candides? C’est peut-être démodé oui. Pourquoi je ne laisse pas faire ce qui est si courant et si acceptable aujourd’hui : ce rapport enfants-adultes où l’enfant est un petit adulte?

Pourquoi je m’obstine à vouloir leur candeur?

Mais parce que j’ai maintenant trop d’années d’expériences avec les enfants pour ne pas sentir la différence, et pour ne pas être consciente de la peine un peu cachée mais très réelle que portent les enfants qui ont perdu cette « chose » que dans le temps on appelait candeur.

Ils peuvent la perdre bien-sûr en regardant trop la télé, on sait bien que ça les influence au-dessus de leur âge, et tant d’émissions sont violentes ou tristes, comment pourraient-ils porter ça à leur âge et garder pleine confiance dans le monde ?

Mais beaucoup d’autres choses peuvent la leur faire perdre :

– des sujets effrayants abordés avec eux sans précaution (comme le réchauffement climatique, qui a fait perdre le sommeil à bien des enfants),

– des drames qui ont été expliqués aux enfants trop brutalement pour leur âge (comme la mort d’un proche : oui, l’image de « ta maman ou ta grand-maman est partie avec les anges » était peut-être plus facile à porter pour les jeunes enfants que les descriptions précises de comment elle est morte, qu’on leur sert maintenant parfois!),

– un professeur trop dur qui n’a pas su les comprendre et se faire aimer d’eux, provoquant chez les enfants une immense déception car ils ont tellement envie et tellement besoin d’adorer en toute confiance les adultes qui prennent soin d’eux,

– un professeur manquant d’autorité, qui a laissé s’installer dans la classe un climat de petits chefs et de chaos, blessant les enfants dans leur besoin de sécurité et dans leur soif d’admirer un adulte qui sache leur mettre des limites et les protéger,

– des notes, des jugements, de la compétition, un système scolaire qui brise les plus sensibles,

– le cynisme des adultes autour d’eux, des chocs en étant témoin de l’amoralité des adultes… ,

– des parents ou éducateurs abusifs,

– le rejet par les autres enfants, un climat social angoissant dans la classe ou dans la famille,

– etc. etc. etc.

Alors pourquoi faudrait-il essayer de garder leur candeur? Mais parce que c’est ce qui correspond à leur âge. Parce qu’ils sont en plein développement, et si leur enfance n’est pas protégée, chaleureuse, légère, joueuse, confiante, sereine… comment pourraient-ils ensuite adultes avoir la force, la chaleur intérieure et la légèreté nécessaire pour porter les difficultés de la vie en gardant courage et joie?

Ce n’est pas qu’il faut faire semblant que la vie est uniquement facile et belle et que les gens sont tous gentils, non! c’est qu’on sait qu’adultes on sera tous confrontés à la méchanceté, la lourdeur de la vie, la peine… et assumer pleinement que la vie est difficile et imparfaite, ça veut aussi dire protéger les enfants pour que leur développement se fasse pleinement et que cette vie difficile et imparfaite, ils PUISSENT la vivre quand ils seront adultes!,
qu’ils PUISSENT amener des changements dans le monde,
qu’ils PUISSENT prendre la vie à pleines mains sans en être écrasés,
qu’ils PUISSENT oser encore se donner et aimer, quand ils seront adultes!

Alors je vais continuer

à essayer

à les amener dans la nature, à les émerveiller, à les faire rire, à leur redonner confiance en la vie,

parce que je les aime

et que je veux protéger non seulement leur enfance

mais aussi les adultes qu’ils seront demain.

Merci de tout coeur à Alexandra Jacquin pour ses dessins qui me touchent tant!

N’hésitez pas à aller visiter son site web: http://alexandrajacquin.com/