Le porteur d’histoire – Un destin pour moi??

11 juillet 2019 No Comment

Je sors du Porteur d’histoire.

Salle comble bien-sûr pour le merveilleux Alexis Michalik.

Mais je ressors avec une certaine perplexité, en même temps qu’une grande soif,
une grande soif et merci à Alexis et aux comédiens de réveiller ces soifs :
soif d’accomplir ma tâche individuelle, soif de raconter des histoires qui portent et font évoluer, soif pour l’évolution lente et tragique et sublime de l’humanité, soif pour la France aussi et pour l’esprit français qu’on sent à chaque minute de cette pièce et qui me manquent intensément quand j’en suis loin de l’autre côté de l’Atlantique…

 

Alors bien-sûr cette histoire m’a émerveillée, elle m’a fait me sentir vivante, elle m’a fait sentir combien vivante est la vie, combien précieux est le destin, et combien il y a eu d’accompli dans l’histoire de l’humanité, et combien il y a encore à accomplir. Elle m’a fait sentir la richesse immense, mais immense, incroyable! de notre héritage culturel. Et combien cette culture peut nous éduquer / transformer / réveiller, si tant est qu’on lui ouvre la porte. Et si tant est, aussi, qu’on ne reste pas un rat des livres qui aime le passé pour ses légendes, mais qu’on devient un porteur de flamme qui aime les légendes pour l’avenir qu’elles ouvrent.

 

Oui j’ai pu sentir tout ça, et puis aussi je comprends, je comprends l’engouement des gens pour ces histoires qui dévoilent un tout petit peu du mystère qui se tient derrière l’Histoire humaine. Oui il y a beaucoup d’histoires derrière l’Histoire, et bien plus de mystères que ce que l’on croit, et bien plus de guidance, bien plus de gens derrière la scène qui guident dans un sens ou dans l’autre, qui influencent, détournent, travaillent… pour le bien ou pour le mal mais oui, il y a des gens derrière l’Histoire, et il ne faut pas trop croire que l’Histoire elle se fait toute seule et sans immense travail derrière de gens qui ont cherché à guider ou influencer ou manipuler les foules (ça dépend comment on le voit, et puis ça dépend des gens). Et ce mystère nous attire, qu’on y croie ou pas, d’où la fascination pour le Da Vinci Code par exemple. Pour tout ce qui touche un petit peu à cette question du « derrière la scène de l’histoire humaine ».

Alors une pièce de théâtre comme celle-là, je ne peux pas en sortir aussi bouleversée et transformée que quand je ressors d’histoires moins « feuilleton suspense » et davantage « claque morale dans la gueule ». Des pièces comme Le dernier cèdre du Liban, Criminel, Intramuros… Ces pièces qui d’une certaine manière sont pour moi « le vrai théâtre », l’art total qui nous prend, nous meule, nous fait entrer dans un cataclysme et en ressortir autre.

Du coup j’ai une petite perplexité devant l’engouement général pour Le porteur d’histoire. Même si je comprends aussi, et même si je suis reconnaissante pour cette ardeur à créer, ardeur à penser, ardeur à se cultiver, ardeur à recevoir et à donner… que ça a attisé en moi.

Finalement, ma perplexité vient peut-être de deux scènes en particulier.

  • D’abord, grande tristesse pour moi quand la merveilleuse Adélaïde à la fin de sa vie dit qu’elle a enterré le trésor parce que la mission de sa lignée est terminée. Comme si tout s’arrêtait avec l’instauration de la République.

Comme s’il n’y avait pas à aller bien plus loin, bien bien bien plus loin, politiquement, pour qu’on puisse vraiment dire un jour qu’on est devenus une communauté humaine, fraternelle, égalitaire, libre, belle.

  • Et puis un certain choc gêné face aux larmes un peu « too much » d’Alia qui apprend sa lignée et le trésor dont elle est l’héritière. C’est un moment qui pourrait être si fort et qui me semble gâché par son attitude. C’est un moment clef dans la vie d’un individu, que de réaliser ce qu’on sent porter comme mission individuelle, et les outils qu’on a reçus pour l’accomplir un peu. Ces outils peuvent être un trésor ou un héritage familial ou des voyages ou un réseau ou un tempérament ou peu importe, mais les outils sont là, le trésor est là et un jour on sent : ce que je sens depuis toujours comme ma tâche première, cela devient plus clair pour moi, et j’ai reçu aussi ce dont j’ai besoin pour commencer à l’accomplir. C’est un moment où, je crois, on se sent tout le contraire d’hystérique, mais plutôt calmé soudain, calme et si plein intérieurement… C’est un moment de grâce et de silence. Qui porte l’avenir.

Si l’on parle de la mission humaine, pourquoi ne pas le faire jusqu’au bout? Avec la dignité que ce sujet suscite. C’est comme si l’auteur avait soudain ramené cela à la République et à l’excitation de la richesse… alors qu’il nous invitait tout le reste du temps à bien plus vaste. C’est comme si ça fermait l’avenir. Bien-sûr il dit que Jeanne continuera cette tâche mais… je ne sentais pas, dans toutes ces dernières scènes, la grandeur, la gravité, le bonheur, qu’on peut sentir quand on épouse sa tâche individuelle humaine.

Ceci dit… je ressors de la pièce avec cette gravité et ce bonheur, en même temps qu’avec la conscience de tout ce qui vient d’avant et me porte vers l’avenir, et puis le sentiment de combien les histoires portent / inspirent / nourrissent / transforment toute l’évolution humaine. Donc finalement, je ne peux qu’avouer qu’Alexis Michalik a atteint ce qui semblait son but, en moi en tous cas, et, je pense, en beaucoup d’autres.