Les Cerfs aux Bois Blancs – Les Hommes

27 octobre 2019 2 Comments

Les hommes, en chemin pour devenir masculins, pour s’autoriser à devenir soi, à devenir humain. Les hommes en quête d’eux-mêmes. Les hommes blessés par les mères, et les petits garçons pleuraient l’absence, pleuraient leur besoin des bras chauds de la mère. 

Ils croient devoir être forts, les hommes,

ils croient n’avoir pas le droit de ployer le genou sous peine de perdre leur cou. Ils croient devoir porter le monde,

mais comment porter le monde sans être enfantés par les femmes? 

Les cerfs cherchent leurs chemins dans les forêts ombragées, ils gambadent insouciants, gonflant leurs poitrails, et les sorcières, tueuses, vipères, arrachent leur coeur tendre, celui qui devait briller comme un soleil de feu, celui qui devait sauver la terre.

Les cerfs s’écrasent dans les flaques de boue, les genoux abîmés, les bois coupés. Affolés, leurs yeux grands ouverts, ils demandent grâce. Ils supplient qu’on les laisse vivre, même endoloris, même abandonnés.

Les cerfs n’ont plus de bois blancs.

Tout est rougi par le sang. Les larmes dorées, toujours dorées les larmes, pures comme leurs âmes, glissent le long des rivières. Les cerfs attendent, et leur attente durcit leur peau, durcit leur soif. Les sorcières tueuses ont quitté les forêts, leur tâche est accomplie, les cerfs ne courent plus, ne jouent plus innocemment. 

Non loin de là, bien des années après, de jeunes biches pénètrent dans la forêt sombre et sacrée.

De jeunes biches grâcieuses et confiantes sautent dans les flaques et avancent légèrement dans la profonde forêt dont les sorcières tueuses leur avaient interdit l’accès.

Interdire, condamner, empoisonner les jeunes filles, voilà le travail acharné des viles mégères.

Mais les biches avancent et la lumière en rayons filtrent à travers les branches et les feuillages.

Jeu de miroir entre ombres et lumières, entre ténèbre et pureté. 

 

 

Les cerfs relèvent leurs têtes, à l’affût de la venue des étrangères. Longtemps entre eux, isolés, séquestrés dans ce lieu sans féminité, ils ont oublié leur soif pure, ils ont oublié leurs bois blancs. Ils voient les jeunes biches, leurs grands yeux curieux, leurs pas doux, leurs poitrines battant calmement.

Au milieu de la clairière, dévisagement. Les cerfs émergent un à un de l’ombre et les biches entrent dans la lumière. Les cerfs se braquent, n’osant croire à un renouveau guérissant, non! c’est un piège, les biches ont bien la même allure que les sorcières tueuses, elles en veulent à leurs nouveaux bois. Ils se préparent à attaquer les plus douces. 

Il y a deux hommes aux bois blancs…

Le faon est recroquevillé au milieu d’une flaque de boue, la nuit est noire, le vent agite les branches qui craquent et le font sursauter, lui, la petite boule aux poils hérissés, aux larmes qui n’osent pas couler, le petit enfant abandonné.

Le coeur de la forêt le maintient en vie mais la vie difficilement se retient au creux de lui.

La Biche mère est partie. Le faon tremble de son futur incertain, tout l’effraie. Comment devenir roi de la forêt sans empreintes dans lesquelles se poser avec la confiance d’être prince ? Quel est le sentier menant à sa destinée ? 

Deux hommes aux bois blancs…

Dans une autre forêt, un autre faon, lui, court à perdre haleine à travers les arbres, espérant fuir la Biche mère qui veut le dévorer. 

Il est paniqué, son coeur bat la chamade, ses pattes frêles ne le portent plus et il s’étourdit contre une pierre en trébuchant. Revenant à lui, la terreur le saisit. Étouffé dans les grandes pattes de sa mère, enlacé, impossible de s’en extirper. Elle lui lèche le visage. Il subit et contient son grondement. 

 

Imaginez le temps passer et les saisons défiler…

Les deux faons sont devenus grands cerfs guerriers. 

Chacun cherche le sentier menant à son destin, chacun veut devenir roi de sa forêt. 

Ils sont tous les deux sales et ne prennent pas le temps de se nettoyer, ils passent le temps à se battre avec les animaux croisés sur les sentiers. 

Les hommes cerfs ne rient pas, seulement broient et prennent. 

Il y a deux hommes aux bois blancs…

L’homme aux bois blancs veut tuer l’enfant, 

Il refuse d’entendre son cri, de secourir, d’accorder de l’attention à la plaie. 

Il ne sait même plus – où – est l’enfant. 

Le petit garçon se cache au fond des souvenirs, il rampe et se faufile à travers les débris de verres étalés sur le carrelage froid de la cuisine. De la cuisine où sa mère n’est pas. Où le père – soit trop violent soit trop absent – a empli tout l’espace faiblement et de manière assassine. Le petit garçon dévisage son père qui titube, ce souvenir fantôme, cette évanescence de père qu’il ne peut pas admirer, qu’il ne peut couronner roi. Cet être faible. 

 

L’homme aux bois blancs a l’air d’un fou, il court dans la forêt, hagard, les yeux écarquillés, le poignard à la main, il trébuche sur des racines et s’écrase dans la poussière en riant comme un dément. Il se roule par terre, renifle une piste, il est devenu l’animal indompté qu’il voulait être. Il a perdu l’or de l’enfance, renoncé à l’innocence. Ses bois sont devenus rouge et noir à force de combat et de sang, brûlés par le soleil.

Tu as oublié ton sceau royal grand cerf, ou est ton identité ? 

Est-ce que tous les hommes ont perdu leurs bois blancs ? 

Le petit garçon étouffe sous les baisers de sa mère, va-t-elle l’avaler ? Le rendre époux à la place du mari ? Il s’enroule lui-même le cordon ombilical trois fois autour de la gorge. 

Entre un père initié et une mère inexistante, comment devenir soi ? 

Entre un père éteint et une mère absente et suceuse de sang lors de ses rares apparitions, comment devenir soi ? 

Dans tout cela, comment trouver le rapport juste à Toi ? 

Les hommes, on en oublie qu’ils sont humains. Qu’ils sont faillibles, vulnérables. On oublie qu’ils ont pleuré et crié, enfants. On ne voit que des Rambo, Brad Pitt, muscles gonflés, costumes taillés, des hommes « dominants ».

 

 

Souvent aussi on les insulte, on les traite de connards d’oser nous regarder. On les accuse très vite sous couverts de #metoo, on les fouette, on a bien appris la recette de nos ancêtres maternelles, ces sorcières vipères.

On oublie que les hommes sont humains, qu’ils ont

le droit

d’être

FRAGILES.

 

 

Un autre homme aux bois détruits entre dans la forêt, de sa démarche lente il pénètre la clairière, jette son visage dans le croissant de lune. Il est habitué à rugir, il ouvre la bouche, son tantra de guerre jaillit de sa poitrine-rocher et le hurlement déchire les troncs, déchire les plaies. 

Le hurlement hurle pour tous les mâles émasculés aux bois brisés. 

L’homme aux bois blancs, l’homme fou, arrive en courant dans la clairière et fixe son attention sur l’autre, l’autre masculin au cri assourdissant. Au cri qui le fracasse et le détruit autrement que dans l’enfance. Au cri qui défonce sa carapace de survie, sa carapace bouclier qui empêchait si bien toute lumière de percer pour toucher la chair. 

L’homme au coeur-rocher a les yeux en larmes prières, le corps comme une montagne millénaire. Il se tait soudain et baisse la tête. Il voit, au milieu de la clairière, à quelques pas de lui, deux enfants. Deux petits garçons tremblants. 

Les hommes aux bois blancs dévisagent les deux jeunes êtres apparus du néant,

Leurs regards méfiants, implorants, leurs peaux écorchés. Ils se tiennent la main et restent debout.

Le silence de l’étourdissement 

Le face à face entre moi et moi, entre toi et toi

Et le bégaiement de la peur. 

Les deux hommes veulent tuer l’enfant, son enfant, celui dans lequel chacun se reconnaît. 

Ils les séparent d’un coup de bras violent et les jettent par terre. 

Est-ce que tous les hommes aux bois blancs ont été des enfants brisés ?

Nul n’est invulnérable 

Nul super-héros

Nul homme qui ne faiblit pas

Que veux-tu femme quand c’est une autre femme qui a massacré ton homme ? 

L’homme : « comment aimer une femme quand on a été abandonné par la mère ? »

L’autre homme : « comment faire confiance à l’autre sexe quand l’autre sexe nous a dévoré ? » 

Chaque homme est prêt à frapper l’enfant accroupi devant lui

L’adulte déteste le petit garçon

« Pourquoi ? » demande l’enfant, « pourquoi tu me détestes ? »

« Parce que tu contiens toute ma vulnérabilité, tout ce que j’ai refoulé »

Et l’homme lève sa main, prêt à l’abattre sur la joue du petit qui le supplie en silence

Un peu plus loin dans la clairière

Le second homme pousse aussi l’enfant par terre

Et le petit garçon se laisse faire

« Pourquoi tu es méchant avec moi ? » demande l’enfant

« Parce que tu t’es laissé mangé le ventre par ta mère, qu’est-ce que tu veux que je fasse encore de toi ? »

Les deux enfants dévisagent les visages de ceux qui pourraient être pères

Qui pourraient être leurs pères

Mais leurs pères à eux étaient soumis ou trop prescient

Esclave du féminin d’une manière ou d’une autre

Et les femmes mères, ces femmes vipères qui n’ont pas guéri de leur enfance

Massacrent tout

Sans le vouloir, sans le réaliser, en voulant sûrement l’empêcher même, 

Les femmes mères vipères broient les hommes époux et broient les petits garçons

Et ce cri qui veut sortir de mes entrailles depuis des jours maintenant

Ce putain de cri de détresse qui veut consoler les hommes

Les consoler, tous, de l’emprise et du dégât causés par les femmes

 

Et je cherche mes mots depuis des jours, je ne pense qu’à ça, qu’à ce texte

Je cherche comment transformer une émotion si viscérale en poésie

Les sauvages veulent tuer les enfants

Les hommes cerfs abîment les ventres des tout petits de leurs grands bois blancs

Bois devenus rouges du sang de vengeance

Bien sûr ils veulent déchirer les enfants ! Bien sûr ! 

Ils veulent tuer égorger broyer – ceux, tous ceux qui leur rappeleraient qu’ils ont été et peuvent être autrement que barbares

Les petits garçons crient « vous avez été doux et joueurs, vous avez pleuré souvent »

Et les hommes les frappent

Les enfants crient plus fort « tout n’est pas de votre faute » !

Les hommes les frappent

Les enfants sur le sol se fichent de saigner, eux ils n’ont pas oublié:

« Vous étiez des enfants, ce n’est pas de votre faute si votre mère —

Au mot de mère les hommes s’immobilisent

Comme si des fantômes réapparaissaient 

Les spectres des mères, des envahissements, des sussions, des coups et surtout des absences, des abandons, des désistements terribles, des colères contenues, des dissociations de l’enfant ne sachant comment vivre et grandir et respirer sans le rocher mère, et comment 

DEVENIR UN HOMME

Les hommes titubent, le voile s’est soulevé et ils voient la réalité vraie

Deux enfants sur le sol

Eux-mêmes

« Ce n’était pas votre faute »

Les hommes pourraient tuer les enfants d’un coup de pied dans le visage

Les petits garçons sont braves

Le courage était déjà là, dans la poitrine du petit, alors que l’homme le cherche encore dans son grand corps

Les hommes cerfs aux bois blancs se mettent à genoux

Et au lieu de défoncer les ventres des garçons

Ils posent leurs bois à leurs pieds

Les deux hommes se regardent 

L’un, dévoré par la mère

L’autre, abandonné par la mère

Deux plaies originelles qui détruisent le Mâle et sème un Mal terrible entre l’Homme et la Femme.

Deux abandons du rôle d’adulte

Mais comment être adulte sain quand on a pas guéri l’enfance abîmée ? 

Tous ces adultes blessés et affreusement malsains… 

Pitié, allez guérir vos enfances, allez prendre soin de vos enfants intérieurs, allez vous rechercher dans vos passés saccagés. Osez aller vous rechercher là où la pureté et la joie ont été humiliées… Faites-le pour l’Enfant. Faites-le pour le Futur. 

« Ce n’était pas de ta faute » dit l’enfant à l’homme

Le petit garçon se met debout face au cerf à genoux

Le petit garçon pleure les larmes que l’homme ne sait plus verser

« Reprend-moi en toi, tu trouveras une femme qui te laissera pleurer dans ses bras »

L’homme hésite, il meurt d’envie d’étreindre l’enfant, mais il est apeuré que le canal scellé il y a des années n’explose et ne s’arrête jamais de couler, il redoute qu’aucune femme ne l’enlace et ne l’écoute, qu’aucune ne le laisse se briser sur elle, en elle… Qu’aucune femme ne devienne son rocher et son océan pour qu’enfin il puisse se laisser mourir et vivre…

Il veut se briser dans la femme, contre son sein, à genoux devant elle la tête contre son ventre, voilà ce que veut l’homme

« J’ai peur de tomber si je t’étreins, de perdre mon immortalité apparente »

L’autre petit garçon est lui aussi debout face à l’autre cerf agenouillé

Qui lui aussi résiste aux retrouvailles

L’homme lutte contre l’enfant qui supplie une caresse, un baiser, d’être simplement pris en entier

L’homme refuse de céder, d’être faible

« Enfant, et si les femmes continuent à me manger ? J’ai à peine cicatriser les plaies, regarde »

L’enfant regarde, parcourt le corps de l’homme de ses doigts fins, il passe lentement sur les cicatrices, elles sont nombreuses et épaisses, les plaies devaient être immenses dans le corps

« Tu as dû perdre beaucoup de sang » dit l’enfant

« Énormément » répond l’homme, des larmes au coin des yeux

L’enfant le transperce de son regard cristallin « pourquoi tu ne clignes jamais des yeux ? »

« Parce que toutes les peines de mon corps s’enfuiraient si je clignais, et j’ai peur de trop ressentir »

« Fais comme moi, cligne, une seule fois » dit l’enfant en lui caressant la joue

Pourquoi on pense que les hommes sont des monstres ? 

Qui les a engendré ? 

Pourquoi ne pas les guérir plutôt ? 

L’homme chute et enlace l’enfant

L’homme cligne des yeux et ouvre son coeur

 

 

Les bois des cerfs repoussent, durs, blancs, purs

Les hommes pleurent et se redressent

Tous deux à la recherche

Des autres féminines

De celles qui ne les détruiront pas

Ne les humilieront pas

Ne les abandonneront pas

Les autres femmes

Amazones, walkyries, princesses, reines, guérisseuses, sages femmes, danseuses, magiciennes, amoureuses, poètes

Les autres femmes qui veulent devenir épouses et mères sans castrer les hommes et manger les petits

Tous deux, les hommes, à la recherche

Des seins doux contre lesquels pleurer sans honte

Des mains qui leur caresseront le corps et panseront leur plaies

Des yeux qui les regarderont profondément, entièrement

Des bouches qui souriront de joie en les voyant, qui embrasseront leurs lèvres assoiffées de miel

Des âmes qui danseront avec les leurs entre les mille sentiments intérieurs

Des coeurs qui comprendront leurs blessures et les aideront à les dépasser

Des amoureuses audacieuses qui oseront être douces sans craindre d’être faibles

Des guerrières qui sauront les protéger dans leur espace sacré pour leur permettre de devenir grand

Des sages femmes qui les enfanteront à leur plus haut potentiel, désirant le meilleur d’eux-mêmes

Des princesses qu’ils pourront couronner reines car elles auront fait d’eux leurs rois

Des magiciennes qui créeront harmonie, inspireront courtoisie, donneront l’exemple du courage

Des femmes contemporaines, éprises d’une vraie liberté, celle qui engendre la paix et l’amour

Des femmes osant s’engager et enchanter le quotidien 

Des femmes à l’âme en dévotion, jour et nuit, pour embaumer de lumière toute crasse et élever toute bassesse 

Des femmes puissantes, protégeant la sphère intérieure, permettant aux hommes d’être des guerriers de lumière, protégeant l’amour, enfantant un futur en quête de liberté