Mangez-le si vous voulez – un dégoût jeté à la face du monde

13 juillet 2019 No Comment

Mis en scène par Jean-Christophe Dollé et Clotilde Morgiève.

Je sors de Mangez-le si vous voulez avec un vieux goût dans la bouche et une sorte d’abrutissement dans tout mon corps.

Pourtant, surexcitation de la foule, standing ovation, cris de joie et rires alors que moi je trouvais ça insoutenable.

Je regardais la foule à la fin dans sa standing ovation effrénée, le cri de plaisir même d’un jeune ado, et je me sentais comme une enfant effarée qui essaye de comprendre.

 

La belle Paméla qui m’accompagne est dans une colère noire et moi j’essaie de comprendre.
Peut-être cette pièce n’est-elle pas inutile? pour nous faire sentir le noir du noir de ce qui peut se passer en la nature humaine, en la nature des foules?

mais est-ce qu’on ne participe pas justement de ce noir en se réjouissant devant cet humour noir et ces scènes abominables?

Est-ce que ça nous réveille pour agir mieux au sein d’une foule dans le futur, ou est-ce que ça nous dissocie davantage et nous fait courir le risque d’agir avec la foule?
C’est ça la question, c’est ça tout l’enjeu!

Si la pièce nous réveille, ok même si c’est insoutenable!

Mais si elle nous habitue
si on doit se dissocier tant c’est abominable
si on doit se réfugier dans les bassesses de notre nature pour supporter cela…

Et je ne sais pas, je ne sais pas ce que ça fait vraiment.

Que peut-on penser d’une oeuvre d’art devant laquelle il faut se dissocier, se faire violence, se durcir, se faire grinçant ou s’abrutir derrière un voile d’insensibilité, pour simplement la supporter?

 

J’essaie de mesurer la valeur des pièces dans l’effet qu’elles ont en moi, pas seulement si j’ai aimé ou pas mais ce que ça me fait.

Je sors des Chatouilles et je me sens reliée à mon enfant intérieur, renforcée, guérie au point que je suis emplie d’inspirations toute la nuit et je peux à peine dormir et je vibre de joie de ce que j’écris!

Je sors de 1830 Sand, Hugo, Balzac, tout commence, qui n’était pas exceptionnel du tout au niveau du jeu mais qui était un régal de culture et je me sens plus légère, toute ma posture a changé, c’est plus facile de me tenir droite et souple dans mon corps.

C’est comme ça que je sais si « j’aime » une pièce.

Mais c’est toujours plus difficile de mesurer les effets à long terme.

De Mangez-le si vous voulez, je ressors abrutie dans mon corps et dans mon âme, et le flot d’inspiration qui me portait depuis hier est mort.

Ça c’est à court terme, et c’est suffisant pour m’alarmer.

Mais à long terme, est-ce que cette pièce est complètement inutile ou est-ce qu’elle va m’aider à voir mieux les mécanismes de foule et les bassesses humaines et à m’en défaire autant que je peux?

Peut-être… je ne suis pas sûre… Si c’est ça le but, il me semble davantage atteint par Criminel par exemple, où à très court terme on sent déjà les effets de renforcement individuel et de dégoût pour la médiocrité morale…

Par contre je ne sais pas quelle pièce à long terme sert le mieux son enjeu?

Je ne sais pas mais j’aimerais bien affirmer que l’art ne guérit, ne réveille, ne renforce l’être humain qu’en lui montrant quelque chose de sain… avec tout le tragique bien-sûr, mais avec le travail de l’auteur qui a digéré ce tragique et ne nous désespère pas seulement mais nous y redresse comme être humain.

J’aimerais bien l’affirmer avec certitude, mais je ne peux pas.

L’art peut-être est parfois guérison, et parfois catharsis, et parfois dégoût jeté à la face du monde.

Je ne sais pas.

Mais je sais ce que moi je veux faire.