Otto Freundlich – L’important c’est de devenir sensible

13 mars 2020 No Comment

Exposition sur Otto Freundlich au Musée de Montmartre.

 

Une expérience si profonde que j’ose à peine en parler.

Crainte de poser des mots creux, des mots lourds… qui lacèreraient le réel.

 

Si je dis que c’est l’exposition la plus bouleversante que j’aie vue de ma vie,

c’est vrai,

mais les mots sonnent si creux, comme une exagération,

comme une naïveté, un enthousiasme adolescent,

et pourtant c’est vrai.

 

 

Si je dis que depuis j’ai soif, terriblement soif,

un mélange de soif extrême, atroce, et d’espoir lumineux, confiant,

si je dis que toutes les peintures vues depuis m’ont déçue,

si je dis que j’ai soif d’autre chose qui n’est pas encore là et qu’Otto Freundlich appelait, annonçait, préparait… modelait…

si je dis que l’art n’est pas encore là,

que depuis Freundlich, quelque chose doit arriver, et que ça n’arrive pas,

quelque chose d’artistique dont la graine est là dans ses peintures, dans ses écrits,

dans sa vie poignante,

dans son humanité prodigieusement humaine,

dans son cœur qui est un cœur, enfin,

la graine est là pour ce quelque chose et ce quelque chose n’est pas là,

pas éclos,

gâché, piétiné, méprisé, regardé de haut, ce quelque chose qui devrait naître,

on ne le regarde pas comme il devrait être regardé,

comme la chose la plus précieuse

et du coup, il ne naît pas.

Ce quelque chose d’artistique qui devrait vivre dans les peintures,

dans les rapports sociaux,

dans la vie

dans tout ce qui est humain

pour devenir HUMAIN.

Ce quelque chose qu’Otto a modelé, il est resté dans l’invisible.

Il n’est pas encore devenu visible,

devenu

à nous

pour nous…

Si je dis ça,

si je dis ça, est-ce que vous me prendrez pour une réac, une cynique qui prendrait l’art moderne pour une nullité et l’art contemporain pour une catastrophe?

 

Si je dis ce que sent mon cœur, est-ce que je trahirai mon cœur?

Les mots sont pauvres,

les mots sont maladroits et traitres, alors j’ai essayé de peindre,

mais ma peinture est traitre aussi,

je dois continuer à chercher,

comme lui cherchait,

il me faudra peut-être quarante ans pour réussir à exprimer dans une peinture ce que j’ai ressenti,

ce qu’Otto Freundlich a modelé et déposé dans mon cœur ce jour-là.

Il me faudra peut-être quarante ans, et qui sait si je pourrai,

mais des peintres bien meilleurs que moi, je voudrais qu’ils essaient au moins,

je voudrais qu’on essaie tous.

 

Moi je sais à peine peindre,

et je sais un tout petit peu écrire,

alors j’écris quelques aphorismes, mais ce n’est rien encore,

ce n’est rien, c’est seulement pour vous dire :

« Est-ce qu’on peut aller là? Est-ce qu’on peut recueillir le germe d’Otto Freundlich et se laisser modeler et
aller là?
Essayer au moins?
Commencer,
commencer le chemin,
pour que la vie devienne artistique? »

 

Alors voilà quelques aphorismes qui me sont venus en contemplant ses œuvres,

mais ce n’est rien,

ce n’est vraiment rien,

ce qu’il faut vraiment, c’est commencer le travail,

ça veut dire, vivre ensemble, en essayant de le faire artistiquement,
et créer, créer, pour que ça nous rende artistes et capables
de vivre ensemble.

 

Quelques aphorismes,

et puis quelques phrases de lui.

 

 

Blottis les uns dans les autres

Aider et être aidé

Secourir

Être relevé

Un soleil bleu qui se lève

Pouvoir danser ensemble

 

« Que puisse arriver bientôt le jour

où les hommes pourront à nouveau construire

sur la beauté que les artistes leur offrent. »

(Otto Freundlich, 1939)

Couler former couler

Couler prendre forme couler

Pouvoir créer

Se créer

Pouvoir nous créer ensemble

 

Peut-on être une communauté?

une communauté

minuscule ou immense

deux personnes ou sept milliards

une communauté

 

Chacun sa forme et c’est parfait

Croire que le parfait peut venir de l’individu

De la pleine expression de soi

Que l’individualité ne brouille pas la communauté mais la crée

Mais quel individu?

 

Digérer le monde

Digérer ses expériences

Tisser ensemble l’existence et le sens de l’existence

 

« Toutes nos recherches resteront fragmentaires

si nous ne découvrons pas des relations cosmiques

et leurs effets dans le domaine terrestre. »

(Otto Freundlich, 1927)

 

Face au monde

Moi face au monde

Faire face au monde

Faire face vraiment

 

Se situer

 

Et puis

 

Prendre place

 

Créer place

« C’est une énigme, pourtant je veux regarder fermement et avec paix mon sort en face,

et c’est ce que j’ai fait toute ma vie. »

(Otto Freundlich, 1940, alors que nombre de ses œuvres ont été détruites par les Nazis, et que lui est baladé de camp d’internement en camp d’internement,

avant d’être assassiné dans un camp de concentration, laissant cette toile inachevée)

La nécessité réelle subtile totale du Moi humain

Crée la place unique qui puisse créer la communauté

 

« C’est l’action des masses sculpturales d’une sculpture

que le contemplateur distingue

au moyen de son œil et de sa force de jugement.

 

Il n’y a pas d’art passif,

il n’y a que de l’art actif.

 

La synthèse de l’œuvre d’art n’est pas la réminiscence

des images de la nature,

mais la conception artistique

de l’homme

constructeur de la vie. »

(Otto Freundlich, 1935)

 

Seul des Artistes peuvent créer la communauté

L’être humain fut naturellement artiste

d’où les communautés naturelles

À nous de le redevenir

avec maintenant notre conscience moderne

 

« Au fond, c’est par notre travail d’artistes que nous pouvons le mieux servir,

même en ces temps terribles et inquiétants causés par cette guerre cruelle,

afin que la liberté d’esprit soit conservée.

Il faut alors doublement faire triompher l’esprit sur la matière. »

(Lettre de son amie, amante, partenaire de travail,

Jeanne Kosnick-Kloss à Otto Freundlich, 1939)

 

L’important c’est de devenir sensible.

Sensibilité. Subtilité. Sagesse. Shalom / Salam.

C’est la même chose

“Plus le présent est a-spirituel,

plus il est brutal, d’autant plus l’homme

doit agir de façon spirituelle et subtile.

C’est là que réside la force humaine.»

(Otto Freundlich, 1916)